Perdithorne avait l'air d'un village normal, si on ne regardait pas trop attentivement. Des maisons, des rues, un puits. Tout ce qu'il faut.
Sauf que les volets étaient fermés en plein jour. Sauf que personne ne marchait dans les rues. Et sauf qu'une odeur étrange, sucrée, lourde, comme un parfum qu'on aurait versé dans un bain trop chaud, flottait partout.
"Ça sent bizarre," dit Kaeden.
"Ça sent le piège," dit Orinis.
"Ça sent l'ennui," dit Gaiana. "Entrons."
Ils avaient quitté la forêt d'Azrael depuis quelques jours, encore gonflés de leur victoire, et ils avaient entendu parler de ce village à voix basse dans chaque auberge de la vallée. Un endroit où le soleil hésitait à descendre. Des ombres qui n'appartenaient à personne. Des malédictions, disait-on, intimes.
"Intimes comment ?" avait demandé Kaeden à l'aubergiste. L'aubergiste avait rougi et était parti essuyer une table propre.
La Vieille
Une vieille femme se glissa hors d'une porte sombre au moment où ils passaient, le dos voûté, les yeux bizarrement brillants sous un foulard élimé. Elle les détailla un par un, en s'attardant longuement sur Orinis, puis leur adressa un sourire où il manquait la moitié des dents.
"Bienvenue, étrangers. Personne ne vient à Perdithorne par hasard."
"On cherche des mystères à élucider," dit Gaiana poliment.
La vieille éclata d'un rire sec. "Des mystères, vous allez en avoir. Perdithorne dévoile ce que chacun veut cacher… alors faites attention. Tout ici sait ce que vous désirez, parfois même mieux que vous."
Et elle rentra chez elle en claquant la porte.
"Charmante," dit Orinis.
"Elle t'a regardé comme un gigot," dit Kaeden.
La Maison aux Soupirs
Au bout de la rue principale, une maison vieille de plusieurs siècles gémissait.
Pas comme une maison qui craque sous le vent. Non. Comme une maison qui… prend du plaisir.
"Est-ce que les murs sont en train de… ?" Orinis laissa sa phrase en suspens.
"Si tu finis cette phrase," dit Gaiana, "je te frappe."
Kaeden poussa la porte, évidemment. Une bouffée d'air chaud les enveloppa. Le plancher grinça sous leurs pas d'une manière franchement lascive, et Kaeden, qui avait combattu un serpent à trois chibres sans broncher, se mit à marcher sur la pointe des pieds pour ne plus l'entendre.
Gaiana sortit sa lyre et joua un air apaisant. Les cordes vibrèrent trop fort, la mélodie se tordit, et ce qui sortit de l'instrument ressemblait à ce qu'on joue dans les maisons où l'on ne va pas pour dormir. Elle s'arrêta net, les joues en feu.
"Bon," dit Kaeden. "On ne joue plus de musique ici."
La dernière pièce était couverte de vieux miroirs. Après le Sanctuaire, ils les auraient bien évités, mais il n'y avait pas d'autre chemin. Et les miroirs furent pires que tout le reste.
Le reflet de Kaeden lui fit un clin d'œil. Pas le clin d'œil amical. L'autre. Le reflet d'Orinis caressait sa lame d'une manière qui n'avait absolument rien de guerrier. Et celui de Gaiana… Gaiana détourna le regard si vite qu'elle faillit se faire un torticolis.
Puis les ombres sortirent des murs.
Elles glissaient sur le bois, de plus en plus nettes, et elles ne se contentaient pas de les entourer : elles ondulaient, leur frôlaient les bras, la nuque, le creux des reins, comme des mains invisibles qui savaient très bien où elles allaient. Orinis se raidit en sentant quelque chose lui caresser la nuque. Gaiana recula contre un mur, qui soupira.
Kaeden, lui, se mit à se battre.
Il frappait l'air à grands coups de poing, sautait d'un pied sur l'autre, se tapait les fesses pour chasser une ombre qui s'y était installée, et hurlait comme un homme attaqué par des guêpes.
"Lâche ça ! Non ! Pas là ! PAS LÀ !"
Une ombre lui chatouilla l'oreille. Il poussa un cri aigu qu'Orinis allait lui rappeler pendant des années.
"Perdithorne, un conseil," rugit-il en levant son marteau vers le plafond, "arrête de jouer avec mes nerfs, ou je te démolis cette baraque jusqu'à la cave !"
"La cave," dit Gaiana.
Ils se tournèrent vers elle. Elle montrait du doigt une trappe dans le plancher, d'où montait une lumière rouge. Les ombres, toutes ensemble, se retirèrent vers elle en soupirant, comme si elles renonçaient à regret.
La vieille femme se tenait au bord de la trappe. Personne ne l'avait vue entrer.
"Sous cette maison," dit-elle, "il y a une idole. Elle retient les désirs de tous ceux qui sont passés par Perdithorne. Détruisez-la… si vous en avez le courage."
L'Idole
L'escalier descendait si longtemps qu'ils cessèrent de compter les marches. Plus ils descendaient, plus il faisait chaud. Les parois étaient couvertes de dessins anciens, des silhouettes humaines dans des poses qui firent siffler Kaeden et se taire tous les autres.
En bas s'ouvrait une salle ronde. Au centre, sur un socle, trônait l'idole : une statue de marbre noir, ni homme ni femme, d'une beauté à couper le souffle, avec un sourire dont on n'arrivait pas à détacher les yeux.
Kaeden ne s'embarrassa pas de politesse. Il leva le Marteau des Cieux Brisés et l'abattit sur la statue de toutes ses forces. La foudre éclaira la salle.
Rien. Pas une fissure.
Orinis essaya à son tour. La Lame d'Ombracier, qui coupait les ombres comme du papier, glissa sur le marbre comme sur du beurre froid.
Rien.
Morrigan
La vieille femme se tenait devant l'idole, et elle n'était plus vieille.
La transformation fut instantanée. Les rides se lissèrent, le dos se redressa, les cheveux gris se déployèrent en une cascade noire, et la créature qui se tenait devant eux n'avait plus rien d'une vieillarde de village. Elle était belle d'une beauté qui faisait mal aux yeux, le genre de beauté qui vous rappelle que vous n'êtes qu'un sac de viande qui pense.
"Je suis Morrigan," dit-elle. "Gardienne des secrets de Perdithorne. Et ce village n'est pas maudit. C'est une question."
"Quelle question ?" demanda Kaeden, la main crispée sur son marteau.
"Est-ce que vous êtes honnêtes ? Avec vous-mêmes. Avec les autres." Elle les regarda tour à tour, et son regard s'arrêta sur Orinis, puis sur Gaiana, puis sur l'espace très précis qui les séparait. "Frappez l'idole autant que vous voulez. Elle ne casse pas sous les coups. Elle casse quand on arrête de mentir."
Kaeden frappa encore, par principe. Rien.
Morrigan sourit. "Menteurs."
La Vérité
Un silence.
"J'ai peur," dit Kaeden. Juste ça. Deux mots. Sa voix était celle d'un gamin, pas celle d'un guerrier. "J'ai peur de pas être assez fort pour vous protéger."
Une fissure apparut sur l'idole.
Orinis déglutit. Il regarda le plafond, ses bottes, sa lame, tout sauf Gaiana. "Je suis amoureux de Gaiana," dit-il enfin. "Et ça me rend dingue, parce que les gens que j'aime finissent par mourir."
Une deuxième fissure, plus longue, d'un bout à l'autre du marbre.
Gaiana ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils brillaient. "J'ai peur de m'attacher. À vous deux. Parce que j'ai déjà tout perdu une fois."
L'idole explosa.
Une énergie scintillante s'en échappa, monta vers le plafond et disparut. La chaleur retomba d'un coup, et une brise fraîche se leva, qui sentait les fleurs sauvages.
Un Village Ordinaire
Quand ils remontèrent à la surface, le village était… différent. Les volets étaient ouverts. Des gens marchaient dans les rues, se saluaient d'une porte à l'autre, et clignaient des yeux au soleil comme s'ils sortaient d'un très long sommeil. L'odeur sucrée avait disparu, remplacée par celle, ordinaire et rassurante, du pain frais.
Morrigan n'était plus là. Sur le seuil de la Maison aux Soupirs, qui ne soupirait plus, quelqu'un avait laissé une unique plume noire.
Personne n'en parla. Ils reprirent la route en silence, mais un silence différent de celui d'avant. Plus léger. Plus vrai.
Orinis et Gaiana marchaient côte à côte. Leurs mains se frôlèrent. Aucun des deux ne s'écarta.
Kaeden, trois pas devant, sourit sans se retourner.