Commencer chapitre I
Chapitre XI sur 29

Le Sanctuaire

Le voyage leur arracha du sommeil, du sang et une partie de leur bonne humeur. Ils traversèrent des forêts épaisses et des rivières gelées, puis grimpèrent des montagnes où le vent cherchait à les écorcher vifs. Gaiana ouvrait la marche, la carte de Thorgal sous le bras, et repérait les pièges avant qu'ils marchent dedans. Kaeden se plaignait du froid. Orinis se plaignait de Kaeden. Plus ils avançaient, plus l'air devenait lourd, comme si le monde savait qu'ils approchaient de quelque chose qu'il valait mieux laisser dormir.

Le Sanctuaire des Anciens ressemblait exactement à ce qu'on imagine quand on entend « Sanctuaire des Anciens » : des portes de pierre géantes, des symboles gravés partout, des statues de guerriers qui tenaient des armes oubliées, et le genre d'ambiance qui vous dit « fais demi-tour, crétin » sans avoir besoin de panneau.

Devant les portes se tenaient deux colosses en armure d'argent. Immobiles. Lumineux. Leurs yeux brûlaient d'une lumière blanche à vous griller la rétine, et chacun tenait une hallebarde plus haute qu'un arbre. Le genre de trucs devant lesquels on se sent tout petit, même quand on porte une armure magique.

Les Gardiens d'Argent levèrent leurs hallebardes d'un seul mouvement.

"QUI OSE S'APPROCHER DU SANCTUAIRE DES ANCIENS ?"

La voix fit trembler les pierres, et un peu les genoux d'Orinis.

"Ça va, ça va," marmonna Kaeden. "Pas besoin de gueuler." Il s'avança quand même d'un pas. "On vient pour les armes. Et on passera l'épreuve qu'il faudra."

Les Gardiens se tournèrent l'un vers l'autre, comme s'ils se parlaient sans un mot, puis revinrent vers eux.

"UNE SEULE ÉPREUVE. ENTREZ, ET REGARDEZ-VOUS."

Les portes s'ouvrirent dans un grondement sourd.

La Salle des Miroirs

Derrière, il n'y avait pas de trésor. Il y avait une salle ronde, haute comme une cathédrale, et ses murs étaient faits de miroirs. Des centaines de miroirs, polis comme de l'eau calme, qui renvoyaient trois petits voyageurs fatigués sous toutes les coutures.

"Bon," dit Orinis. "Au moins, on va savoir si on a de beaux culs."

Personne ne rit. Dans les miroirs, leurs reflets ne riaient pas non plus. Ils ne bougeaient plus du tout. Ils les regardaient.

Puis les reflets sortirent des miroirs.

Le premier fut celui de Kaeden. Il avait son marteau, sa carrure, son armure rougeoyante, et des yeux vides qui ne cillaient pas. Derrière lui sortirent d'autres silhouettes, déformées, grises, et Kaeden reconnut des visages. Ses anciens compagnons d'armes, ceux qui étaient tombés à côté de lui sur des champs de bataille dont il ne disait jamais le nom.

"Tu nous as abandonnés, Kaeden," dit l'un d'eux en tendant vers lui une main décharnée.

Le reflet de Kaeden leva son marteau et frappa. Kaeden para, recula, para encore. Chaque coup qu'il recevait, il le connaissait : c'étaient les siens. Son double frappait exactement comme lui, avec la même force, la même rage, et les mêmes trous dans la garde.

À l'autre bout de la salle, Orinis se battait contre une ombre qui avait son visage, en plus mince, en plus tordu, avec des yeux rouges qui puaient la méchanceté. Elle esquivait ses feintes avant qu'il les ait pensées.

"Regarde-toi," ricanait-elle entre deux passes. "Toujours à fuir, toujours à douter. Tu n'es qu'une pâle imitation."

Et Gaiana, au centre, ne se battait pas. Son reflet ne l'attaquait pas. Il se tenait devant elle, les mains vides, et il lui montrait quelque chose qu'elle seule voyait dans le miroir derrière lui. Elle était devenue très pâle.

Kaeden tomba à genoux sous un coup de son double. Les fantômes se penchèrent sur lui. "Tu n'es pas digne de porter une arme." Pendant un instant, il les crut. Toutes ses erreurs lui tombaient dessus en même temps : les batailles perdues, les promesses qu'il n'avait pas tenues.

Sa main trouva le médaillon qu'il portait autour du cou. Un vieux bout de métal sans valeur, qui ne faisait rien d'autre que pendre sur sa poitrine et lui rappeler qu'il fallait toujours se relever.

Il se releva.

"On se trompe d'adversaire," dit-il.

Orinis, essoufflé, lui jeta un regard. Et il comprit en même temps que lui. Personne ne bat son propre reflet : il connaît tous vos coups. Mais il ne connaît pas ceux des autres.

"Échange !" cria Orinis.

Kaeden se jeta sur l'ombre d'Orinis, qui n'avait jamais pris de coup de marteau de sa vie et qui ne savait pas quoi faire d'une brute qui ne feintait pas. Orinis se glissa dans le dos du double de Kaeden, qui ne savait pas se retourner assez vite, et ne l'avait jamais su. Les deux reflets se brisèrent dans un bruit de vaisselle qu'on fait tomber.

Il restait les fantômes. Kaeden les regarda droit dans les yeux. "Mes erreurs, je les connais. Ce qui compte, c'est que je me relève à chaque fois." Ils vacillèrent et se dissipèrent comme de la fumée.

Il restait le reflet de Gaiana. Elle ne bougeait toujours pas. Orinis vint se placer à côté d'elle, sans rien dire, et Kaeden de l'autre côté. Elle prit une grande inspiration, regarda une dernière fois ce que le miroir lui montrait, puis tourna le dos au miroir et leur prit la main à tous les deux.

Son reflet sourit, très doucement, et rentra dans la glace.

Elle ne leur dit jamais ce qu'elle y avait vu. Ils ne lui demandèrent jamais.

Les Armes des Anciens

Les Gardiens d'Argent apparurent au milieu de la salle, sans qu'aucune porte se soit ouverte.

"VOUS AVEZ VU CE QUE VOUS ÊTES. RÉPONDEZ À UNE DERNIÈRE QUESTION : QUE FEREZ-VOUS SI LE POUVOIR DE CES ARMES COMMENCE À VOUS CORROMPRE ?"

Kaeden répondit du tac au tac. "On se surveillera entre nous. Si l'un de nous déraille, les deux autres le remettront sur le bon chemin. Tant qu'on reste trois, aucun de nous ne portera seul le poids de ces armes."

Les Gardiens se regardèrent longtemps. Puis le mur de miroirs s'ouvrit en deux.

Au fond, sur deux piédestaux couverts de symboles, reposaient les armes. La Lame d'Ombracier était si noire qu'elle semblait un trou dans la lumière. Quand Orinis referma la main sur la garde, elle devint plus légère, plus vive, comme si elle se réglait sur lui, et l'ombre d'Orinis se décolla du sol pour se coller à la lame. Le Marteau des Cieux Brisés pesait une tonne jusqu'à ce que Kaeden le soulève. Alors une énergie bleutée crépita autour de sa tête, et l'arme se mit à gronder doucement, comme un orage au loin qui attend son tour.

"Cette épée est parfaite," murmura Orinis. "Elle se fond dans les ombres, comme moi."

Kaeden fit un moulinet. La foudre claqua contre le plafond et décrocha une statue, qui manqua Orinis de très peu.

"Désolé."

"Tu l'as fait exprès."

"Un peu."

Les Gardiens d'Argent parlèrent une dernière fois. "CES ARMES SONT DES RELIQUES DES ANCIENS. ELLES ONT ÉTÉ FORGÉES POUR PROTÉGER. UTILISEZ-LES AVEC SAGESSE, CAR CEUX QUI S'EN SERVENT POUR DOMINER FINISSENT PAR SE DÉTRUIRE EUX-MÊMES."

Puis ils sourirent, ce qui, vu la tête qu'ils faisaient d'habitude, n'arrivait sûrement pas tous les siècles.

Le Retour

Le voyage de retour se fit en silence. Le bon silence, celui qui veut dire qu'il n'y a rien à ajouter.

Le deuxième soir, à la halte, Kaeden s'éloigna pour pisser derrière un rocher, et Gaiana vint s'asseoir à côté d'Orinis.

"Tu caches des choses," dit-elle.

"Tout le monde cache des choses."

"Pas comme toi." Elle le regarda. Vraiment. Le genre de regard qui vous déshabille, pas les vêtements, le reste. "J'ai vu comment tu t'es battu contre toi-même, là-dedans. T'es pas juste un gars avec une épée."

Orinis chercha une vanne. N'en trouva pas. Ça ne lui était jamais arrivé. "Et toi ? Pourquoi tu restes avec deux abrutis comme nous ?"

Elle sourit. "Peut-être que j'aime les abrutis."

Derrière le rocher, Kaeden, qui avait fini depuis longtemps, attendit un bon moment avant de revenir.

À Ravensbrug, les villageois les regardèrent passer comme on regarde des fantômes. Personne ne revenait du Sanctuaire des Anciens. Thorgal, sur le seuil de sa forge, vit les deux armes, hocha la tête une fois, et rentra. Rien de plus.

Ce soir-là, sur la place, Kaeden souleva le Marteau des Cieux Brisés, et la foudre crépita au-dessus des toits. Orinis fit tourner la Lame d'Ombracier, et les ombres dansèrent autour de lui.

"Azrael ne sait pas ce qui l'attend," dit Kaeden.

Du moins, c'est ce qu'ils se disaient.

Fin du chapitre XI