L'atelier de Thorgal sentait le fer chaud et le regret des hommes qui s'étaient crus assez forts pour passer sa porte.
Le forgeron était le genre d'homme qui faisait paraître Kaeden petit. Et Kaeden n'était pas petit. Thorgal le Froid était un mur de muscles recouvert de suie, avec des bras comme des troncs d'arbre, un tablier de cuir brûlé à vingt endroits et un regard qui disait « je t'emmerde » dans toutes les langues connues.
C'était Gaiana qui les avait amenés là. Ravensbrug ne soignait pas que les blessés : ses forgerons étaient connus bien au-delà des collines, et on disait qu'une vieille magie dormait dans leur métal. Pour affronter Azrael une deuxième fois, il fallait mieux que du courage. Il fallait de quoi encaisser.
"Des armes," dit Kaeden en posant ses poings sur le comptoir. "Des vraies. Et des armures."
Thorgal ne leva même pas les yeux de son enclume. "Casse-toi."
Kaeden ouvrit la bouche, la referma, et regarda Orinis. Orinis se pencha par-dessus le comptoir avec son sourire de charmeur, celui qui marchait sur les aubergistes, les gardes et les veuves.
"Écoute, Thorgal. On sait qu'ici, tout se mérite. Dis-nous ce que tu veux, et on le fait."
Le marteau s'arrêta. Thorgal les détailla l'un après l'autre, longuement, comme on évalue deux chevaux qu'on n'a pas l'intention d'acheter. Ses yeux s'attardèrent sur Gaiana, et il grogna quelque chose qui pouvait passer pour un bonjour.
"Une épreuve," dit-il enfin. "Une seule. Vous forgez vous-mêmes la base de vos armures. Si le métal tient, je fais le reste. Si le métal casse, vous dégagez, et vous ne revenez jamais."
"On n'est pas forgerons," dit Kaeden.
"C'est votre problème."
La Forge
La forge du village était une grande bâtisse de pierre noircie par des générations de suie, où il faisait une chaleur à cuire un poulet sans le plumer. Thorgal leur montra le creuset, le soufflet, les lingots, puis il alla s'asseoir dans un coin, croisa les bras et ne bougea plus.
"Il nous aide pas ?" chuchota Orinis.
"Il nous regarde mourir," dit Gaiana. "C'est différent."
Elle se répartit les rôles sans demander l'avis de personne. Kaeden au soufflet, parce que c'était le seul travail qui demandait des bras et pas de cervelle. Orinis aux alliages, parce qu'il avait des doigts fins et qu'il savait compter. Elle, au milieu, pour parler au feu.
Ça commença mal.
Kaeden actionna le soufflet comme il frappait : de toutes ses forces, et sans réfléchir. Une gerbe de braises jaillit du foyer et s'abattit sur Orinis, qui se mit à danser en se tapant les cuisses.
"Doucement, espèce d'âne !"
"Il a dit que ça devait être chaud !"
"Chaud, pas l'enfer !"
Orinis, pour se venger, versa l'étain trop tôt. Le métal siffla, cracha, et un nuage gris remplit la forge. Gaiana, qui toussait au milieu, se retourna vers eux avec un regard qui les fit reculer d'un pas tous les deux.
"Vous deux. Vous vous taisez, vous faites exactement ce que je dis, et vous respirez quand je vous le permets. Compris ?"
"Compris," dirent-ils en même temps, comme deux gamins pris la main dans le pot de miel.
Dans son coin, Thorgal ne bougea pas. Mais quelque chose remua dans sa barbe, qui ressemblait de loin à un sourire.
Ils recommencèrent. Cette fois, Kaeden tira sur le soufflet au rythme que Gaiana lui battait de la main, lent, régulier, comme un cœur qui dort. Orinis pesa les métaux trois fois avant de les verser, la langue entre les dents. Et Gaiana, au-dessus du creuset, se mit à chanter.
C'était un chant sans paroles, très bas, qui semblait venir de plus loin qu'elle. Ses mains dessinaient dans l'air des figures que ni Kaeden ni Orinis n'auraient su refaire. Le métal fondit, vira au rouge, puis au blanc, et une lueur bleutée enveloppa le creuset.
"Concentrez-vous," dit-elle entre deux notes. "Une seule erreur et tout est foutu."
Plus personne ne parla. Il n'y avait que le ronflement du feu, le souffle du soufflet et la voix de Gaiana. La sueur coulait dans les yeux de Kaeden, et il ne s'arrêta pas pour l'essuyer.
Soudain, une étincelle verte jaillit du métal en fusion. Elle monta comme un feu follet, fit trois fois le tour de leurs têtes, hésita devant le nez d'Orinis, puis replongea dans le creuset. Le métal se mit à briller d'un éclat qui n'avait rien de naturel.
"Vous avez vu ça ?" souffla Orinis.
En refroidissant, l'alliage prit une teinte argentée, lisse et pure, sans une bulle. Thorgal se leva enfin. Il prit le lingot avec des pinces, le tourna dans la lumière, le frappa d'un petit coup sec et écouta le son longtemps, l'oreille penchée.
"Pas mal," dit-il.
Venant de lui, c'était l'équivalent d'une ovation debout.
Les Armures
Il les mit dehors pendant trois jours. Pendant trois jours, on entendit son marteau du matin au soir, et la nuit aussi, et personne à Ravensbrug n'osa aller lui porter à manger.
Le quatrième matin, il ouvrit la porte de l'atelier et posa deux armures sur l'établi.
Pour Kaeden, il avait forgé l'Armure de la Fureur : un métal sombre et lourd, couvert de runes, qui dégageait une lueur rougeâtre comme un feu qui ne s'éteint jamais. Quand Kaeden l'enfila, elle épousa son corps comme une seconde peau, chaude et vibrante. Elle décuplait la force de son porteur et encaissait les coups les plus violents. Il se sentit comme un dieu. Un dieu en sueur et couvert de suie, mais un dieu quand même.
Pour Orinis, il avait forgé l'Armure des Ombres : fine, légère, d'un noir mat qui semblait avaler la lumière autour d'elle. Orinis la passa, fit un pas vers le fond de l'atelier, et disparut à moitié rien qu'en la portant. Un enchantement lui permettait même de devenir invisible un moment, ce qui, pour un homme qui aimait frapper dans le dos, était un cadeau du ciel.
"Stylé," murmura-t-il.
Thorgal les regarda faire, les bras croisés. "Une armure, ça protège un guerrier, ça n'en fabrique pas un. Le courage, c'est vous qui l'apportez."
"On fera honneur à ton travail," dit Kaeden.
"Commencez par ne pas mourir dedans. Ça me ferait de la mauvaise publicité."
La Carte
"Et les armes ?" demanda Kaeden.
Thorgal secoua la tête. "Pas ici. Les armes qu'il vous faut, on ne les tape pas dans du fer. Ce sont des armes d'une autre époque." Il fouilla sous l'établi et en sortit une vieille carte roulée, déchirée sur les bords, couverte de symboles. Il la déroula du plat de la main. Des montagnes, des cavernes, des terres où personne n'avait pris la peine d'écrire un nom. Son gros doigt se posa au nord-ouest, sur un croissant de lune et une étoile.
"Le Sanctuaire des Anciens. Là-bas, il y a deux armes. La Lame d'Ombracier, qui coupe les ombres comme du papier. Et le Marteau des Cieux Brisés, qui tient l'orage dans sa tête." Il regarda Orinis, puis Kaeden, comme s'il avait toujours su laquelle irait à qui. "Elles sont gardées par les Gardiens d'Argent. Je ne les ai jamais vus. Je ne connais personne qui les ait vus et qui en parle encore."
Kaeden regarda la carte. "C'est loin ?"
"Assez pour que la plupart ne reviennent pas."
Orinis sourit. "On n'est pas la plupart."
Gaiana roula la carte avant que Thorgal ait pu la reprendre et la glissa sous son bras.
"Je viens," dit-elle.
Orinis se retourna si vite qu'il faillit se tordre le cou. "Tu viens ?"
"Vous avez failli brûler une forge à vous deux. Je ne vais pas vous laisser seuls devant des Gardiens d'Argent." Elle haussa les épaules. "Et puis j'ai envie de voir ce qu'il y a là-bas. Ne te fais pas d'idées."
Orinis se fit des idées pendant toute la journée.