Kaeden se réveilla avec un sourire. Le genre de sourire qu'on a quand on sait que ses potes ont passé la nuit ensemble et qu'on va pouvoir les faire chier pendant des semaines.
"Eh bien," dit-il au feu éteint, "on dirait que les deux tourtereaux ont enfin décidé de s'accorder un peu de temps loin de mon regard scrutateur."
Le sourire dura exactement le temps qu'il fallut pour constater que le campement était vide.
Pas vide comme « ils sont partis se promener ». Vide comme « quelque chose ne va pas ». Les couvertures étaient là, les sacs étaient là, la lyre de Gaiana n'y était plus, et Orinis et Gaiana n'étaient nulle part.
Le sourire mourut.
"Orinis ? Gaiana ? Vous pouvez arrêter de jouer… Vous êtes là ?" appela-t-il en se tournant vers l'endroit où ils avaient disparu la veille.
Il partit d'un pas rapide, le cœur battant plus fort à chaque appel resté sans réponse. Aucun bruit, aucun indice, rien. Son instinct de guerrier reprit le dessus : il repéra des traces discrètes au sol et les suivit jusqu'à un sentier obscur qui s'enfonçait vers des terres qu'il ne connaissait pas. Il avait un très mauvais pressentiment.
"Il y a un truc qui cloche…" murmura-t-il, les mâchoires serrées. "Je vous retrouverai, même si je dois retourner ciel et terre pour ça."
La Tragédie de Gaiana
Pendant ce temps, dans les profondeurs de Pédophilium, Gaiana avait passé la nuit attachée à un poteau, les poignets en sang, à quelques pas d'Orinis qu'elle ne pouvait pas toucher. Un peu avant l'aube, à bout de forces, elle ferma les yeux.
Elle rêva de l'océan. Un océan qu'elle n'avait jamais vu, mais qu'elle connaissait depuis toujours. L'eau était tiède et transparente, et elle flottait, portée par des vagues douces qui la berçaient comme des mains géantes.
Elle rêva de Ravensbrug. De son atelier d'herbes, de l'odeur du romarin le matin, du bruit de la rivière derrière sa fenêtre.
Elle rêva d'Orinis. Pas le guerrier. Le garçon. Celui qui rougissait quand elle le regardait trop longtemps. Celui qui faisait des blagues nulles pour cacher que le monde lui faisait peur.
Elle sourit dans son rêve. Et quand elle ouvrit les yeux, les flammes étaient déjà là.
Elle ne rêva plus.
Au centre de la place se dressait un autel de pierre noire. Le chef des Pédophilithes, l'œil brillant d'une satisfaction cruelle, brandit les morceaux de la Lyre des Humeurs, puis les jeta dans les flammes du brasier du seigneur des Pédophilithes.
La lyre, qui portait toute la magie et la lumière de Gaiana, brûla dans un crépitement sinistre. Ses cordes se rompirent une à une, emportant chacune un peu de la magie de la jeune enchanteresse.
Orinis, attaché aux piliers, tira sur ses liens de toutes ses forces. Il se sentait plus impuissant que jamais, et ça lui déchirait l'âme. "Laissez-la partir ! Vous avez eu ce que vous vouliez ! Elle n'a rien fait pour mériter ça !"
Le chef des Pédophilithes ricana, ses yeux noirs fixés sur lui. "Cette magie n'avait aucun droit d'exister dans notre monde. Et elle aussi… elle doit disparaître pour nourrir le feu sacré de notre seigneur."
Gaiana, frêle et à bout de forces, leva les yeux vers Orinis. Son regard portait tout l'amour et toute la tristesse qu'elle lui laissait. "Orinis… pardonne-moi… Je t'aime." Un murmure, et le cœur du guerrier céda.
Les Pédophilithes ne perdirent pas de temps. Ils poussèrent Gaiana vers les flammes, les mains liées dans le dos. Orinis hurla à s'en arracher la gorge, mais les chaînes invisibles de la magie des philites l'empêchaient de faire le moindre geste.
Le chef des Pédophilithes, avec un sourire froid, murmura une dernière incantation. Il y eut un éclat rougeâtre, et le corps de Gaiana disparut dans les flammes sacrées. Les ombres dansèrent autour du bûcher, puis un silence glacial tomba sur Pédophilium.
Orinis ne quittait plus des yeux les cendres de Gaiana. Quelque chose venait de se casser en lui, et ça ne se réparerait jamais. Ses poings se serrèrent jusqu'à blanchir ses doigts, et ses yeux se remplirent de larmes et d'une rage qu'il ne contrôlait plus. Puis la lumière quitta son regard, partie avec celle qu'il aimait.
Les Pédophilithes, indifférents à sa douleur, reprirent leur rituel sordide. Aucun d'eux ne remarqua que l'homme qu'ils avaient capturé n'était plus qu'une coquille vide. Orinis les regardait sans les voir.
La mort de Gaiana libéra une vague d'énergie sombre qui rendit l'air de Pédophilium presque irrespirable. Son âme, offerte en sacrifice, fut dévorée par les flammes du seigneur des Pédophilithes, un ancien démon d'ombre qui ne vivait que pour détruire. Sous les yeux d'Orinis, le bûcher se changea en une colonne de fumée noire et grouillante qui monta vers le ciel. Ce qui en sortit était si puissant que les Pédophilithes eux-mêmes reculèrent, terrifiés.
Le seigneur des Pédophilithes apparut sous une forme colossale, fait d'ombre et de haine pure, avec des griffes longues et effilées au bout des mains et des yeux rouges qui fixaient Orinis comme un repas. Sa voix semblait monter du fond de la terre.
"Le sacrifice de cette âme pure a réveillé ma puissance. Son essence est à moi, et bientôt… la tienne aussi, guerrier."
Les Pédophilithes, en liesse, psalmodièrent jusqu'à faire trembler la place de leurs chants. Mais quand ils voulurent détruire l'armure d'Orinis et sa Lame d'Ombracier, des étincelles jaillirent et les repoussèrent. Les philites n'avaient aucune prise sur cette armure, ni sur l'essence de cette lame.
Le chef des Pédophilithes serra les dents, frustré. "Sa magie est trop puissante pour être brisée d'un coup. Il faut l'épuiser, user son âme, jusqu'à ce que même sa lame ne puisse plus le protéger."
Orinis, à bout de forces et dévasté par la mort de Gaiana, tenait bon, les poings serrés dans ses liens. Il préférait mourir debout plutôt que de se rendre à l'horreur qui lui faisait face.