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Chapitre XXXI sur 32

Le Temple Vide

Le couloir descendait en pente douce, et la lumière dorée grandissait à chaque pas. Elle n'éclairait rien en particulier. Elle venait de partout à la fois, des murs, du sol, de l'air lui-même, comme si la pierre avait trempé pendant des siècles dans quelque chose qui brillait et qu'elle en suintait encore.

Ils marchaient sans parler, Orinis devant, Kaeden un pas derrière. Ni l'un ni l'autre n'avait sorti son arme. Au bout du couloir, ils entrèrent dans une salle ronde, si haute que le plafond se perdait dans l'or.

Au centre, il y avait un socle.

Le Socle

C'était une colonne de pierre blanche, à hauteur de poitrine, polie comme un os. À son sommet, la pierre formait un creux rond et lisse, de la taille d'un gros œuf. Le creux était vide.

Kaeden en fit le tour une fois, puis une deuxième, au cas où il aurait mal regardé. Il se pencha, regarda sous le socle, et derrière, et une troisième fois dans le creux.

"Il est pas là," dit-il.

Orinis ne répondit pas. Il regardait le creux sans bouger.

"Dix jours de piste," reprit Kaeden. "Une forêt qui fait parler les marteaux, vingt connards en crampons, trois nombrils géants, et une nuit chez les Gardiennes dont j'ai encore le cul en compote. Et il est pas là."

La Trace

Orinis tendit la main et effleura le fond du creux. Il retira ses doigts aussitôt.

"C'est tiède."

Kaeden posa la main à son tour. La pierre était tiède comme un siège qu'on vient de quitter, et une fine pellicule dorée lui resta au bout des doigts. Elle ne collait pas. Elle brilla un peu, puis s'éteignit. Il la renifla par réflexe et ne sentit rien, ce qui l'inquiéta davantage que n'importe quelle odeur.

La trace ne s'arrêtait pas au creux. Un mince filet d'or coulait sur le flanc du socle, traversait le sol de la salle en ligne droite et disparaissait dans une fissure du mur, au fond, comme si ce qui avait reposé là était parti tout seul, en roulant, sans se presser.

"Quelqu'un l'a pris," dit Kaeden.

"Personne l'a pris," dit Orinis. "Regarde. Il y a pas une trace de pas."

L'Écho

La lumière de la salle baissa d'un coup, comme une bougie qui vacille.

Au-dessus du socle, un visage se forma dans l'or, puis des épaules, des cheveux noirs ondulés, une robe qui flottait sans vent. Gaiana se tenait là, transparente, et elle regardait Orinis.

Orinis fit un pas vers elle. Kaeden ne l'arrêta pas.

Elle ne s'approcha pas. Elle ne pouvait pas. Des liens d'ombre lui serraient les poignets et les chevilles, et ils partaient vers le fond de la salle, dans un noir que la lumière dorée n'atteignait pas. Tout au bout de ce noir, très loin, deux yeux rouges s'ouvrirent.

"Orinis," dit-elle, et sa voix était la même qu'à Ravensbrug, celle qui se moquait de lui. "Il me tient encore."

Les liens se tendirent. Gaiana fut tirée en arrière, doucement d'abord, puis d'un coup, et le noir l'avala avec les deux yeux rouges. La lumière dorée revint dans la salle comme si de rien n'était.

Orinis resta la main tendue vers le vide. Kaeden vint se placer à côté de lui, sans le toucher, et ils restèrent comme ça un long moment.

"Le seigneur des Pédophilithes," dit Kaeden à voix basse. "Il s'est dissipé. Il est pas mort."

Orinis baissa la main.

Le Gardien

"Il n'est pas mort, non," dit une voix derrière eux.

Ils se retournèrent ensemble, Kaeden le marteau levé, Orinis la lame sortie. Un homme se tenait à l'entrée de la salle, grand, enveloppé dans un manteau à capuche qui lui cachait tout le visage. Orinis le reconnut à sa façon de ne pas bouger.

"La crête," dit-il. "C'était toi."

"C'était moi." L'homme fit quelques pas dans la lumière. "Et avant ça, une colline, au pied du territoire d'Azrael. Vous étiez par terre, tous les deux, et vous ne vous releviez plus. Je vous ai portés jusqu'à Ravensbrug."

Kaeden baissa lentement son marteau. "C'était toi ?"

"Comme deux sacs de pommes de terre," dit l'homme. "En plus lourd. Et ton ami ronflait."

Il rabattit sa capuche. Il avait un visage ni jeune ni vieux, gris de la poussière des plaines, et ses yeux avaient exactement la couleur de la trace sur le socle. Il regarda un instant le médaillon qui pendait au cou de Kaeden, puis détourna les yeux sans rien en dire.

"Je garde les temples," dit-il. "Pas leurs portes : chaque temple a ses propres gardiens, et ceux de celui-ci, vous les avez vus en arrivant. Moi, je vais de l'un à l'autre, et je surveille ceux qui cherchent ce qui reposait là. La plupart meurent dans les plaines. Certains arrivent jusqu'aux Nombrils et repartent. Vous êtes les premiers depuis très longtemps à avoir passé la porte."

"Ton nom ?" demanda Orinis.

"Vous l'apprendrez au deuxième temple. Si vous y arrivez."

La Piste

"Il est où ?" demanda Kaeden en montrant le socle vide. "Le SPN. Qui l'a déplacé ?"

"Personne. Il est parti seul." Le gardien posa la main sur la pierre blanche, à côté du creux. "Il y a des mois, quand Azrael rôdait dans les plaines, bien avant que vous sachiez seulement où était ce canyon. Il est parti une de ces nuits-là."

"Et c'est encore tiède ?"

"Ce qu'il touche reste tiède longtemps. Des années, parfois."

Orinis fronça les sourcils. "Pourquoi il est parti ?"

"Parce qu'il y a une règle." Le gardien se tut un moment. "J'en connais une partie. Celle que je connais, je ne vous la dirai pas, et l'autre, personne ne la connaît. Mais je peux vous dire une chose : ce n'est pas vous qu'il a fui. Vous, la porte vous a laissés entrer."

Kaeden regarda Orinis, puis la porte au loin, au bout du couloir. "Elle a laissé entrer deux types qui se parlent à peine."

"Elle a laissé entrer une âme qui se fond dans les ténèbres et une âme qui résiste à la folie," dit le gardien. "Deux âmes qui se complètent. C'est la règle de ce temple-ci, et c'est la seule. Les autres ont les leurs, et elles ne ressemblent pas à celle-là."

"Les autres," répéta Orinis.

Le gardien montra le filet d'or qui disparaissait dans la fissure du mur. "Il y a trois temples. Il est allé dans le deuxième. Au nord, là où la mer gèle l'hiver. Suivez le froid, et vous le trouverez." Il remit sa capuche. "Le temple, je veux dire. Lui, c'est une autre affaire."

Il sortit de la salle sans se presser. Kaeden courut jusqu'au couloir pour lui poser une autre question, mais le couloir était vide, et il n'y avait pas de traces de pas dans la poussière.

Le Silence

Kaeden revint vers le socle en se grattant la tête. "Au nord. Où la mer gèle. Il aurait pu nous filer une carte, celui-là."

Orinis ne répondit pas. Il regardait l'endroit où Gaiana avait disparu.

Il pensait au pèlerin de Vercombe, à sa voix basse. Ceux qui ont tout perdu y retrouvent ce qu'on leur a pris. Il pensait aux liens d'ombre et aux deux yeux rouges, et à ce que Gaiana avait dit : il me tient encore. Si le SPN ramenait les morts, comme le disait le vieux, il pourrait peut-être aussi l'arracher à ces liens d'ombre.

Il aurait voulu en parler au gardien, mais le gardien était parti. Il pensa à en parler à Kaeden, et il le regarda : la balafre, la main posée sur le socle, le médaillon qui brillait encore un peu.

"Ça va ?" demanda Kaeden.

"Ça va," dit Orinis.

Il rangea sa lame, et il ne dit rien à Kaeden de ce que le vieux de Vercombe lui avait raconté.

Fin du chapitre XXXI