Les Genoux du Géant apparurent au dixième jour, comme Zéla l'avait dit. C'étaient deux rochers ronds et polis, plantés côte à côte au milieu de la plaine, et il fallait vraiment le vouloir pour y voir des genoux. Kaeden y vit surtout autre chose, mais il était seul depuis longtemps.
Derrière eux, la terre s'ouvrait d'un coup. Le canyon plongeait si profond que le fond restait dans le noir en plein midi. Un sentier taillé dans la roche descendait en lacets, avec des marches usées par des pieds qui n'étaient plus revenus. Kaeden descendit pendant une demi-journée, le marteau sur l'épaule et le cœur un peu plus lourd à chaque lacet.
Au fond, il trouva le temple.
Les Nombrils
La façade était creusée à même la falaise. Des colonnes, des marches, des statues dont le vent avait mangé les visages, et au milieu, une grande porte ronde. Elle n'avait ni battant ni poignée. C'était un cercle de ténèbres parfaitement lisse, qui ne renvoyait rien, comme un trou découpé dans le monde.
Devant elle se tenaient trois créatures. Kaeden en avait vu de toutes les sortes depuis Lunaris, et il comprit tout de suite que celles-là ne venaient pas d'ici. Elles étaient deux fois plus hautes qu'un homme, grises comme de l'ardoise mouillée, et leurs pieds ne touchaient pas tout à fait le sol. Elles n'avaient pas de visage. Leur tête était un œuf lisse, sans bouche et sans yeux. L'œil, elles le portaient au milieu du ventre, là où aurait dû se trouver le nombril : un seul œil énorme, d'un bleu presque noir, qui clignait de côté.
"Évidemment," murmura Kaeden. "Des nombrils qui regardent."
Il s'avança vers la porte. Les trois créatures tournèrent leur ventre vers lui sans un bruit. La plus proche tendit un long bras gris, posa la main à plat sur son plastron et le repoussa doucement, comme on remet au lit un enfant qui s'est relevé.
Kaeden recula de trois pas. Il revint. Elle le repoussa encore, avec la même douceur et la même force, celle d'une marée.
Alors il fit ce qu'il n'avait plus fait depuis Kildraga. Il leva le Marteau des Cieux Brisés et l'abattit de toutes ses forces. La foudre jaillit, éclaira le fond du canyon comme en plein jour et traversa la créature de part en part sans rien toucher. L'œil cligna, un peu agacé. Puis la créature prit le marteau des mains de Kaeden, très délicatement, le retourna, et le lui rendit par le manche.
"Ça fait ça à tout le monde," dit une voix dans son dos.
La Balafre
Orinis était assis sur une marche, dans l'ombre d'une colonne. Kaeden ne l'avait pas vu, mais personne ne voyait Orinis quand il ne voulait pas être vu. Il était maigre, il avait une barbe de plusieurs jours, et un bleu jaunissait sur sa pommette.
Ils se regardèrent longtemps, sans bouger. Kaeden sentit la balafre lui tirer la joue. Il vit les yeux d'Orinis s'y poser, puis s'en détourner très vite. La main d'Orinis était sur la poignée de sa lame. Celle de Kaeden resta sur le manche de son marteau, et le marteau resta posé.
"Ça fait combien de temps que t'es là ?" demanda Kaeden.
"Deux jours." Orinis montra les créatures du menton. "Je suis passé dans l'ombre, ils m'ont vu. J'ai essayé la nuit, ils m'ont vu. J'ai essayé de passer à reculons, en me disant qu'ils regardaient peut-être que de face." Il toucha son bleu. "Ils m'ont vu."
"Et la porte ?"
"La porte, je l'ai touchée une fois, en passant entre leurs jambes avant qu'ils me ramassent." Orinis se tut un moment. "Pour moi, c'est rien, ces ténèbres. Mon bras est entré dedans jusqu'à l'épaule, comme dans de l'eau. Mais là-dedans, ça parle. Ça te dit tout ce que tu veux pas entendre, avec les voix que tu voudrais entendre. J'ai retiré mon bras avant de devenir fou, et ils m'ont reposé dehors."
Kaeden ne demanda pas quelles voix. Il croyait le savoir.
Il s'approcha de la porte et tendit la main vers le cercle noir. Sa paume buta contre les ténèbres comme contre un mur froid. Rien ne lui parla. Rien ne s'ouvrit non plus.
"Pour moi, c'est un mur," dit-il.
"Je sais. Je t'ai regardé taper dessus avec ton marteau."
Le Temple Sait Compter
Kaeden se rassit sur la marche, à bonne distance d'Orinis. Il repensa à la tente de Lunaris, à Zéla et à sa prophétie. Une âme assez téméraire pour se fondre dans les ténèbres. Orinis s'y fondait comme dans de l'eau, depuis que Thorgal lui avait forgé l'Armure des Ombres, et la Lame d'Ombracier n'avait rien arrangé. Et assez forte pour résister à la folie. Lui avait tenu face aux fantômes de ses anciens compagnons, aux ombres de la forêt d'Azrael, à l'idole de Perdithorne, et à Kildraga, il avait fini par tenir face à sa propre rage.
Zéla avait parlé d'une seule âme, et devant cette porte, il fallait leurs deux sales caractères.
"Zéla m'a dit un truc, avant que je parte," dit-il. "Elle m'a dit de prier pour que le temple sache pas compter."
Orinis tourna la tête. "Et ?"
"Il sait compter."
Orinis resta silencieux un long moment. Puis il cracha par terre, ce qui chez lui voulait souvent dire qu'il était d'accord.
"Pourquoi t'es venu, toi ?" demanda Kaeden.
"J'ai mes raisons."
Kaeden n'insista pas.
La Porte
Ils se levèrent et marchèrent vers la porte côte à côte, à un pas l'un de l'autre. Les trois créatures tournèrent leur ventre vers eux, et pour la première fois, aucune ne leva le bras. Leurs trois yeux allèrent de Kaeden à Orinis, puis d'Orinis à Kaeden, plusieurs fois, comme on compte. Puis elles s'écartèrent, une à droite, deux à gauche, et ouvrirent le passage.
C'est devant le cercle noir que Kaeden sentit la chaleur. Elle venait de sa poitrine, à l'endroit du médaillon. Il le sortit de sous son plastron : le métal, qui n'avait jamais rien fait d'autre que pendre à son cou, était tiède comme une pierre restée au soleil, et une lueur dorée palpitait au fond, très faible, au rythme de son cœur. Orinis le regarda sans rien dire. Kaeden n'en savait pas davantage, alors il le laissa briller.
Orinis se tourna vers lui. "Une trêve," dit-il. "On entre, on voit ce qu'il y a au fond, et après, on verra."
Kaeden lui tendit la main. Orinis regarda la main, puis la balafre, puis la main encore. Il la prit sans la serrer, et la lâcha tout de suite.
"Pose ta main sur mon épaule," dit Orinis. "Et me lâche pas, quoi qu'il arrive."
Kaeden posa sa main. Orinis entra dans le noir, et cette fois, le noir laissa passer Kaeden avec lui.
Dedans, il n'y avait plus ni haut ni bas. Il n'y avait que des voix. Kaeden entendit ses anciens compagnons de guerre lui demander pourquoi il était vivant, et puis il entendit les cris de Pédophilium. Il serra l'épaule d'Orinis et se mit à compter tout haut.
"Un. Deux. Trois. Quatre."
Sous sa main, il sentit Orinis s'arrêter. Une voix de femme, douce, appelait son nom quelque part à gauche. Orinis tourna la tête vers elle.
"Un. Deux. Trois. Quatre," répéta Kaeden, plus fort, et il le poussa en avant.
Orinis avança. Il avança encore. La voix les suivit un moment, puis elle s'éteignit, et les ténèbres se déchirèrent devant eux comme un vieux rideau.
Ils se retrouvèrent dans un couloir de pierre éclairé d'une lumière dorée qui venait de très loin, tout au fond. Le médaillon brillait encore un peu. Orinis respirait vite, et il ne s'était pas retourné une seule fois.
"Tu peux me lâcher, maintenant," dit-il.
"Ouais," dit Kaeden.
Il garda la main sur son épaule encore trois pas, et Orinis le laissa faire.