Les Nombrils les regardèrent sortir sans bouger. Quand Kaeden et Orinis eurent descendu les marches du temple, la plus grande des trois créatures leva un long bras gris, et Kaeden mit un moment à comprendre qu'elle leur faisait au revoir.
Il leva la main à son tour, par politesse. Orinis le regarda faire sans un mot, l'air de quelqu'un qui préférait ne pas commenter.
Ils remontèrent le canyon en une demi-journée, à deux, et c'est en arrivant en haut, entre les Genoux du Géant, que Kaeden se rendit compte qu'il n'avait pas arrêté de parler depuis le fond. Du gardien, de la mer qui gèle, des Nombrils, du marteau qui lui avait fait une scène à Ashverne. Orinis n'avait pas répondu grand-chose. Mais il marchait à côté de lui, et ça faisait longtemps que personne n'avait marché à côté de lui.
Trois Couvertures
Ils campèrent le soir même au bord de la Piste des Os Blanchis, près d'une mare boueuse que Kaeden connaissait déjà. Il alluma le feu pendant qu'Orinis allait chercher de l'eau, et sans y penser, il sortit les couvertures de son sac et les étala autour des flammes.
Il en avait étalé trois.
Il les regarda un long moment. Puis il ramassa la troisième, la replia soigneusement et la remit au fond du sac. Quand Orinis revint avec l'eau, il n'y avait plus que deux couvertures, et Kaeden tisonnait le feu avec beaucoup d'application.
Orinis s'assit sans rien dire. Il avait vu. Kaeden le savait, parce qu'Orinis voyait toujours tout.
"Tant qu'on reste trois," dit Kaeden au bout d'un moment. "C'est moi qui avais dit ça. Au Sanctuaire, avec les Gardiens d'Argent."
"Je me souviens."
"On est restés trois moins longtemps que prévu."
Orinis jeta une brindille dans le feu et la regarda brûler. "Elle aurait trouvé ça très con, tes trois couvertures."
"Elle aurait rigolé pendant une heure."
"Deux," dit Orinis.
Ils ne dirent plus rien pendant un moment. Le feu craquait, et quelque part dans la plaine, une bête que ni l'un ni l'autre ne connaissait poussa un cri ridicule, comme un âne qui se serait coincé quelque chose.
La Balafre
"Je peux te demander un truc ?" dit Kaeden.
"Non."
"Tes raisons. Pour le temple. C'était quoi ?"
Orinis prit son temps. Il regarda le feu, puis le nord, là où il n'y avait encore rien à voir.
"Je te dirai un jour."
Kaeden hocha la tête. Ça lui allait. Il s'était habitué à attendre, à Kildraga.
Orinis leva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis le temple, il regarda la balafre sans détourner la tête. Il la regarda longtemps.
"Elle te donne un genre," dit-il enfin. "T'avais une gueule trop lisse, avant."
Venant d'Orinis, c'était presque des excuses. Kaeden décida que c'en était. Il sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine, à l'endroit exact où le médaillon avait chauffé devant la porte, et il eut envie de rire, ce qui ne lui était plus arrivé depuis des semaines.
"T'es un connard," dit-il.
"Je sais."
Kaeden s'allongea sur sa couverture, les mains derrière la tête, et regarda les étoiles. Il pensa à leur première nuit après la guerre, quand ils n'avaient plus rien que leurs armes et un bout de route devant eux.
"On n'a plus personne, toi et moi," dit-il.
Orinis ne répondit pas tout de suite.
"Ouais," dit-il. "Plus personne."
Kaeden s'endormit en souriant. Il avait retrouvé son frère, et il dormit comme ça ne lui était plus arrivé depuis Ravensbrug.
La Garde
Orinis prit la première garde, puis la deuxième, et il ne réveilla pas Kaeden.
Il resta assis devant les braises, la Lame d'Ombracier sur les genoux, à regarder vers le nord. Il pensait à une salle ronde pleine d'or, à des liens d'ombre autour de deux poignets fins, à deux yeux rouges au fond du noir. Il pensait à un vieux qui sentait l'oignon et qui disait que ceux qui ont tout perdu retrouvent ce qu'on leur a pris. Et il pensait à la mer qui gèle, quelque part au nord, et à ce qui les y attendait peut-être.
Kaeden ronflait. Le gardien s'était trompé de ronfleur, et Orinis faillit sourire.
Plus personne, avait-il dit. C'était faux, et il le savait en le disant : il lui restait quelqu'un, quelque part au fond du noir, que deux yeux rouges refusaient de lâcher.
Pour le reste, il ne lui avait pas menti. Il lui dirait un jour. Mais pas avant d'avoir trouvé le SPN, et pas avant de savoir s'il pouvait la ramener.
À l'aube, il réveilla Kaeden d'un coup de pied dans la botte, comme avant, et ils prirent la route du nord.
Dans la Forêt des Reflets Perdus, les arbres murmuraient toujours leurs secrets, mais il y avait une clairière où plus personne ne venait les écouter.
Les herbes argentées y poussaient toujours, et elles scintillaient même sans lune. Au centre se dressait un trône de bois noirci, sculpté de motifs sinistres. Il était vide depuis le jour où une enchanteresse de Ravensbrug avait fait descendre une colonne de lumière sur celui qui s'y asseyait.
Cette nuit-là, les herbes argentées se couchèrent toutes en même temps, sans un souffle de vent.
L'air au-dessus du trône se fendit. Une fissure de lumière blanche courut dans le vide, fine comme un cheveu, puis une deuxième, qui partit de la première. Il en tomba une poussière brillante qui s'éteignit avant de toucher le sol. Dans toute la forêt, les oiseaux se turent.
Et dans la clairière vide, quelqu'un se mit à rire, d'un rire cristallin.