La Piste des Os Blanchis portait bien son nom. Elle traversait les plaines en ligne droite, et sur des lieues, elle était pavée des carcasses de tout ce qui avait essayé de la suivre avant Kaeden : des bœufs, des chevaux, des chameaux, et quelques squelettes qui avaient visiblement porté des bottes. Le soleil les avait blanchis jusqu'à l'os, et ils craquaient sous les pas comme du bois sec.
Kaeden marchait depuis six jours. Ses jambes avaient fini par lui pardonner Ashverne vers le quatrième. Il trouvait de l'eau là où Zéla l'avait dit, une mare boueuse tous les deux jours, et rien d'autre. Pour passer le temps, il comptait ses respirations comme Eryndor le lui avait appris. Il en était à quarante mille et des poussières quand il entendit le sifflement.
Il le reconnut tout de suite. C'était le genre de sifflement qui dit "on va vous dévaliser, et si vous résistez, on va vous casser les genoux".
Les Crampons
Ils sortirent de derrière une dune de sel, une vingtaine, et ils avaient fait des efforts. Ils portaient des bottes neuves, épaisses, hérissées sous la semelle de crampons de fer longs comme le doigt. Ils marchaient en levant haut les genoux, avec la fierté de gens qui ont beaucoup réfléchi à leurs chaussures.
Le chef s'avança le dernier. Il n'avait toujours pas de dents, son œil partait toujours à gauche, et sa hache était toujours posée sur son épaule. Il empestait encore l'ail à trois mètres, ce qui, en plein vent, relevait de l'exploit.
"Tiens, tiens," dit-il. "Mais c'est un des deux beaux gosses."
Kaeden soupira. "Les Bons Chibrons."
"Les Bons Chibrons !" répéta le chef, ravi qu'on se souvienne de lui. "On t'avait prévenu. Les Bons Chibrons font toujours payer une humiliation." Il frappa le sol du talon, et ses crampons crissèrent sur les os. "Et cette fois, mon gars, on glisse plus."
Derrière lui, ses hommes frappèrent du pied à leur tour, tous ensemble, comme une troupe de danseurs qui avait répété. Ça fit un bruit de vaisselle qu'on jette dans un puits.
"On les a fait faire exprès," ajouta le chef. "Trois mois de racket pour les payer."
"Elles sont belles," reconnut Kaeden.
"Merci," dit le chef, sincèrement touché. Puis il se reprit. "Où est l'autre ? Le petit nerveux, avec ses deux couteaux ?"
Kaeden mit un moment à répondre. "Il est pas là."
La Trompe
Le chef plissa son bon œil et regarda la ceinture de Kaeden, où pendait toujours la Trompe.
"Et ton machin ? Ta trompette à culs ? Vas-y, souffle dedans. On a des crampons."
Kaeden la décrocha, la regarda, et souffla dedans, plus par curiosité qu'autre chose. La Trompe rendit un petit sifflement mouillé, celui d'un vieux qui se relève de sa chaise. Il n'en sortit ni Poudre ni cul doré.
Les Bons Chibrons éclatèrent de rire, et l'un d'eux en pleura. Le chef riait si fort qu'on voyait le fond de sa gorge, ce que personne n'aurait dû voir.
"Elle est vide ! Elle est vide, les gars !"
"Elle est vide," confirma Kaeden, et il la raccrocha à sa ceinture.
Puis il planta son marteau dans le sol, tête en bas, et croisa les mains sur le manche.
"Qu'est-ce que tu fous ?" demanda le chef.
"Je vous attends."
La Charge
Le chef leva sa hache et hurla, et les vingt Bons Chibrons chargèrent d'un seul coup, en levant bien haut leurs genoux neufs.
Kaeden ne bougea pas.
Au troisième pas, le premier brigand planta son crampon dans la cage thoracique d'un vieux bœuf. Il tira sur sa jambe, la cage vint avec, et il continua de courir avec un bœuf autour du pied. Le deuxième marcha dans un crâne de cheval et resta coincé dedans jusqu'à la cheville. Le troisième en ramassa deux, un à chaque pied, et s'arrêta pour réfléchir.
Les crampons accrochaient tout. Plus ils couraient, plus ils ramassaient d'os, et à mi-chemin, la charge des Bons Chibrons ressemblait à un troupeau de squelettes ivres qui apprenait à danser. Deux d'entre eux se retrouvèrent attachés l'un à l'autre par une colonne vertébrale de chameau, et ils tombèrent ensemble en s'insultant.
Le chef arriva le premier, parce qu'il avait couru derrière tout le monde, dans des traces où il ne restait plus un os. Il leva sa hache au-dessus de sa tête. Kaeden fit un seul pas de côté, comme l'eau qui contourne une pierre, et le chef passa devant lui, emporté par son élan et par le crâne de mule qu'il avait au pied droit. Il atterrit à plat ventre dans la seule mare de la journée. Sa hache tomba dans la boue, et Kaeden posa le pied dessus.
Le marteau n'avait pas quitté le sol.
Le Type en Noir
Le chef se retourna sur le dos en crachant de la vase. Il regarda le marteau, toujours planté dans le sol.
"T'as même pas cogné," dit-il, presque vexé.
"Non."
"C'est pire. Tu sais que c'est pire ?"
Kaeden lui tendit la main et le remit debout. Le chef garda le crâne de mule au pied, parce qu'il n'arrivait pas à l'enlever.
"Ton copain," dit-il en se frottant le nez. "Le nerveux. Je crois qu'on l'a croisé, y a trois jours. Un type en noir, tout seul, la capuche sur les yeux, qui allait dans la même direction que toi." Il frissonna. "On l'a pas arrêté."
"Pourquoi ?"
"Il avait une tête à nous découper sans s'arrêter de marcher. On est des voleurs, pas des cons."
Kaeden sentit la balafre se tendre sur sa joue. Il resta silencieux un long moment, et les Bons Chibrons, qui attendaient la suite, n'osèrent pas partir.
"Vers l'est ?" demanda-t-il enfin.
"Vers l'est."
Kaeden arracha son marteau du sol, le cala sur son épaule et rendit sa hache au chef.
"Rentrez chez vous," dit-il. "Et la prochaine fois, prenez des sandales."
Il s'éloigna sur la piste. Derrière lui, les Bons Chibrons repartirent dans l'autre sens en levant haut les genoux, avec des os plein les pieds qui claquaient à chaque pas comme des castagnettes. Le chef jura vengeance une deuxième fois, mais beaucoup plus bas que la première.