Le marché de Vercombe puait le poisson de la veille, la sueur et l'arnaque. Orinis n'y était venu que pour une chose : du pain. Il en était à son troisième jour sans manger, et même la rage, à la longue, ne nourrit pas son homme.
Depuis la chapelle, il n'avait plus vu Gaiana. Il ne savait pas s'il en était soulagé. Il marchait la tête basse, la capuche rabattue sur les yeux, la Lame d'Ombracier sur le dos, et les gens s'écartaient sur son passage sans trop savoir pourquoi. Il avait maigri. Il avait le regard de ceux qui ont arrêté de compter les jours, et la foule sentait ce genre de chose mieux qu'un chien.
Il achetait sa miche quand il entendit un homme hurler à l'autre bout de la place.
"Approchez ! Approchez ! Le SPN doré, mesdames et messieurs ! La vraie goutte, la seule, l'unique, rapportée du temple au péril de ma vie !"
Le Marchand de Gouttes
Le type était perché sur une caisse, un chapeau à plume sur la tête et une ceinture de fioles autour du ventre. Chaque fiole contenait un liquide doré qui brillait au soleil. Une petite foule s'était déjà formée autour de lui.
"Une goutte, et votre mari redevient un taureau !" braillait-il. "Deux gouttes, et c'est votre voisine qui vous regarde autrement ! Trois gouttes… je n'ose même pas vous dire ce qui arrive à trois gouttes, il y a des enfants !"
Orinis s'approcha sans le vouloir. Le mot l'avait accroché comme un hameçon. Le SPN. Il n'avait plus entendu ce nom depuis Ravensbrug, depuis le temps où ils étaient trois et où la quête avait encore un sens.
"Et ça marche sur les morts ?" demanda une vieille femme au premier rang.
Le marchand ne se démonta pas une seconde. "Sur les morts, ma bonne dame, c'est une autre affaire. Mais on raconte que le vrai SPN, celui du temple, ramène ceux qu'on a perdus. Une seule goutte sur la tombe, et hop ! Ils rentrent dîner."
Orinis sentit son cœur cogner une fois, très fort, comme un coup de poing dans la poitrine.
Il fendit la foule, attrapa le marchand par le col et le fit descendre de sa caisse. La miche de pain tomba dans la boue. Personne n'osa intervenir.
"Où est le temple ?" gronda-t-il.
"Je… je sais pas, moi ! Personne sait !"
Orinis déboucha une fiole avec les dents et renifla. Du miel. Du miel coupé avec quelque chose de jaune et de tiède, dont il préféra ne pas chercher l'origine. Il cracha par terre.
"C'est de la pisse au miel."
"De la pisse de qualité !" protesta le marchand. "Du cheval de course !"
Orinis le lâcha. Le type s'enfuit en courant, ses fioles cliquetant contre son ventre, et la foule se dispersa en jurant qu'on ne l'y reprendrait plus, ce qu'elle disait sûrement chaque semaine.
Le Pèlerin
Orinis ramassa sa miche, l'essuya sur sa manche et s'assit sur la caisse vide. Il avait les mains qui tremblaient. C'était idiot. Un charlatan avait dit une phrase de charlatan, et lui avait réagi comme un gamin.
Un vieil homme vint s'asseoir à côté de lui. Il portait une robe de pèlerin usée jusqu'à la trame, et il sentait la route et l'oignon.
"Il ment sur tout, ce gars-là," dit le vieux. "Sauf sur une chose."
Orinis garda le silence, et il resta assis.
"Le temple existe. Mon grand-père le cherchait déjà. On dit qu'il est au-delà des plaines, au fond d'un canyon que personne ne trouve deux fois. On dit qu'une goutte de SPN fait d'un paysan un guerrier, et d'un guerrier une tempête." Le vieux baissa la voix. "Et on dit, mais je l'ai jamais vu de mes yeux, que ceux qui ont tout perdu y retrouvent ce qu'on leur a pris."
"On dit beaucoup de choses," répondit Orinis.
"C'est vrai. Mais toi, tu as l'air de quelqu'un qui a tout perdu."
Orinis tourna la tête vers lui. Le vieux soutint son regard sans broncher, puis se leva en s'appuyant sur son bâton et s'éloigna dans la foule.
La Décision
Il resta longtemps assis sur la caisse, pendant que le marché se vidait autour de lui.
Au-delà des plaines. Il connaissait ces mots. Il les avait entendus dans une tente, à Lunaris, de la bouche de Zéla, à l'époque où Kaeden et lui se croyaient indestructibles. Ils étaient partis chercher ce temple, et puis il y avait eu Azrael, Ravensbrug, les armes, Gaiana, et ils l'avaient oublié en route.
Il savait très bien ce que valait une rumeur de marché. Il savait aussi que Gaiana était morte et que les morts ne rentrent pas dîner. Mais pour la première fois depuis Pédophilium, il y avait quelque chose devant lui au lieu de tout derrière. Il avait une direction, et une raison de mettre un pied devant l'autre qui ne soit pas la haine.
"Si ça existe," murmura-t-il, "je le trouverai. Et si ça peut te ramener, je te ramènerai."
Il mordit dans sa miche boueuse, la trouva excellente, et quitta Vercombe vers l'est avant la nuit.
L'Ombre sur la Crête
Le troisième soir, il campait dans un creux de rocher quand il eut la sensation d'être regardé. Pas par une bête : il connaissait les bêtes. C'était autre chose, une présence patiente et immobile.
Il se fondit dans l'ombre, comme la Lame d'Ombracier le lui permettait, et remonta le versant sans un bruit. Là-haut, sur la crête, une silhouette se découpait contre le ciel. Un homme, grand, enveloppé dans un manteau à capuche qui lui cachait tout le visage. Il ne bougeait pas. Il regardait le creux où Orinis avait allumé son feu.
Orinis tira sa lame. Il fit trois pas dans le noir. Quand il releva les yeux, la crête était vide.
Il resta là jusqu'à l'aube, la lame à la main, à fouiller l'obscurité. Personne ne revint. Au matin, il monta voir la crête. La poussière y était lisse, sans une seule trace de pas, comme si l'homme avait décidé de s'envoler.
"Qui que tu sois," dit-il au vent, "si tu me suis, tu vas avoir mal aux pieds."
Et il reprit la route de l'est.