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Chapitre XXVII sur 32

Le Retour à Ashverne

La forêt d'Ashverne n'avait pas changé. Elle sentait toujours la résine chaude, le musc et les mauvaises décisions.

Kaeden avait marché trois semaines pour y arriver. Trois semaines de routes défoncées, de pluie froide et de nuits à dormir contre son marteau, la balafre qui le tirait chaque fois qu'il serrait les dents. Il avait eu le temps de préparer ce qu'il dirait à Zéla. Il avait surtout eu le temps de comprendre qu'il n'en savait rien.

À la lisière, il s'arrêta devant les premiers troncs. Une sève épaisse et dorée suintait de l'écorce et gouttait lentement sur les racines. Mille guerriers étaient entrés ici sains d'esprit. Zéro était ressorti sobre. Kaeden se dit qu'il allait juste éviter de toucher quoi que ce soit, et il entra.

La Sève

Il tint à peu près une heure.

Une goutte tomba d'une branche et lui coula dans le cou. Puis une deuxième, sur la lèvre. Il cracha, jura, s'essuya avec la manche, et c'était déjà trop tard. Les arbres se mirent à onduler doucement, comme une rangée de danseuses qui attendaient qu'on les remarque. Un buisson lui fit un clin d'œil. Kaeden décida de ne pas répondre au buisson.

Et puis son marteau lui parla.

"Kaeden…" souffla une voix grave et veloutée, qui sortait tout droit du Marteau des Cieux Brisés. "Tu me tiens si fort, ces derniers temps. Tu crois que je l'ai pas remarqué ?"

Kaeden lâcha le manche comme s'il était brûlant. Le marteau tomba dans la mousse et continua de lui parler depuis le sol, sur un ton un peu vexé.

"Tu disais que tu m'épouserais, si j'avais des sentiments. J'en ai."

"Ferme-la," grogna Kaeden. "T'es une arme."

"Une arme qui a rasé une ville pour toi. Ça mérite au moins un dîner."

Kaeden s'assit sur une souche et ferma les yeux. Il fit ce qu'Eryndor lui avait appris à Kildraga : il inspira en comptant jusqu'à quatre, retint son souffle, et expira lentement. Le marteau finit par se taire. Les arbres arrêtèrent de danser. Le buisson, lui, continua de le fixer, mais c'était peut-être juste un buisson.

Quand il rouvrit les yeux, une dizaine de flèches étaient pointées sur lui.

Les Gardiennes

Elles étaient sorties des fougères sans un bruit, arcs bandés, les armures gravées de leurs motifs tribaux. La plus jeune avait l'air ravie de le trouver assis sur une souche, en sueur, à engueuler son marteau.

"Le balafré parle à son arme," dit-elle. "Celui-là, il a goûté la sève."

"J'ai rien goûté du tout," répondit Kaeden. "Elle m'est tombée dessus."

"C'est ce qu'ils disent tous."

On lui prit son marteau, ce qui le soulagea plus qu'autre chose, et on l'emmena à travers la forêt jusqu'au cœur du camp. Des huttes de bois et de peaux entouraient un grand feu. Des guerrières aiguisaient leurs lances, d'autres tressaient leurs cheveux, et toutes s'arrêtèrent pour le regarder passer. Kaeden reconnut quelques visages de Lunaris. Personne ne lui sourit.

Zéla l'attendait devant le feu. Elle portait toujours son diadème d'argent et sa lance ornée de plumes, et elle avait toujours cette manière de regarder les gens comme on évalue un cheval avant de l'acheter.

"Kaeden," dit-elle. "Tu reviens seul."

"Ouais."

"Les rumeurs vont plus vite que toi. On raconte qu'un homme a rasé Pédophilium à lui tout seul, avec la foudre. On raconte aussi qu'il marchait avec une enchanteresse, et qu'elle n'est plus là." Elle fixa la balafre. "Et que son ami lui a laissé ça avant de partir."

Kaeden ne répondit rien. Zéla n'insista pas, et pour une fois, il lui en fut reconnaissant.

"Je viens reprendre la quête," finit-il par dire. "Le SPN doré. Tu nous avais dit que tu connaissais le chemin."

"Je vous avais dit autre chose aussi." Elle planta sa lance dans le sol, entre eux. "Vous me devez un service. Je l'ai dit dans votre tente, à Lunaris, et tu étais là."

La Faveur

Le camp entier se rapprocha du feu. Kaeden comprit qu'elles attendaient ce moment depuis longtemps.

"Très bien," dit-il. "C'est quoi, le service ? Un monstre à tuer ? Une tribu rivale ? Je suis pas en grande forme, mais je cogne encore."

Zéla eut un sourire lent, le même qu'à Lunaris, celui qui ne promettait rien de bon.

"Sur la place de Lunaris, deux jeunes crétins ont refusé l'honneur de ma tribu. Devant tout le village. La dernière fois qu'on nous avait fait ça, on avait rasé des villages entiers." Elle haussa les épaules. "Pour vous, j'ai attendu. Le service, Kaeden, c'est la récompense. Tu vas enfin l'accepter."

Il y eut un silence. Une guerrière, au fond, se mit à glousser.

"Tu te fous de moi," dit Kaeden.

"Pas du tout. L'honneur d'Ashverne doit être lavé, et il ne se lave que d'une seule façon."

Kaeden regarda les Gardiennes, puis le feu, puis ses bottes. Il avait affronté un serpent à trois chibres, des gorilles en rut et un démon d'ombre. Rien ne l'avait préparé à ça. Il pensa à Orinis, qui lui avait dit à Lunaris "T'es sérieux ?" avec une tête de gamin à qui on vient de confisquer son dessert. Orinis aurait adoré ce moment. La pensée lui serra la gorge, et il la chassa.

"Une seule nuit," dit-il enfin.

"Une seule nuit," accepta Zéla. "Ce sera bien suffisant."

Le Lendemain

Ce qui se passa sous les huttes d'Ashverne cette nuit-là, Kaeden ne le raconta jamais à personne. Les Gardiennes, elles, le racontèrent à tout le monde.

Au matin, il sortit dans la lumière grise en marchant comme un homme qui vient de traverser la Jungle Maudite à pied, et dans le mauvais sens. Les guerrières qui passaient près de lui le saluaient d'un hochement de tête respectueux. L'une d'elles lui tapota l'épaule en passant. Une autre lui lança une pomme. La plus jeune, celle qui l'avait trouvé sur sa souche, déclara à voix haute que la rancune d'Ashverne était éteinte, et pour de bon. Personne ne la contredit.

Zéla l'attendait près du feu éteint, une carte de cuir déroulée sur les genoux.

"Ta dette est payée," dit-elle. "Assieds-toi. Doucement."

Il s'assit doucement.

"Le temple est au-delà des plaines, je te l'ai dit à Lunaris. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est comment on traverse les plaines sans y laisser sa peau." Elle posa le doigt sur la carte. "Ici, la Piste des Os Blanchis. C'est le seul passage où on trouve de l'eau. Tu la suis vers l'est pendant dix jours, jusqu'aux deux rochers qu'on appelle les Genoux du Géant. Le canyon commence derrière. Le temple est au fond."

Kaeden roula la carte et la glissa dans son sac. "Merci."

"Ne me remercie pas encore." Zéla le regarda longuement. "Souviens-toi de ce que je vous ai dit dans votre tente. Le temple ne laisse approcher qu'une âme assez téméraire pour se fondre dans les ténèbres, et assez forte pour résister à la folie. Quand je l'ai dit, vous étiez deux."

"On l'est plus."

"Alors marche vite," dit-elle. "Et prie pour que le temple ne sache pas compter."

On lui rendit son marteau à la lisière de la forêt. Le Marteau des Cieux Brisés resta silencieux. Kaeden préféra ne pas chercher à savoir si c'était de la rancune. Il le cala sur son épaule, tourna le dos à Ashverne et prit la Piste des Os Blanchis, vers l'est, sans se presser. De toute façon, il n'aurait pas pu.

Fin du chapitre XXVII