Commencer chapitre I
Chapitre XXIII sur 29

La Rédemption ou La Désolation

Kildraga était le genre d'endroit qui ne devrait pas exister. Pas dans un monde comme celui-là, où tout était sang, boue et mort. Les remparts étaient couverts de vignes. Les jardins sentaient la lavande. Des gens souriaient. Ils souriaient vraiment, pas du sourire nerveux de ceux qui attendent le prochain désastre.

Kaeden avait oublié que ça existait.

Il était arrivé avec le visage fendu en deux et l'âme à peu près dans le même état. Les guérisseurs, en robes vertes et bleues, le prirent en charge sans poser de questions, avec le calme de gens qui avaient vu pire et qui ne jugeaient personne. Baumes aux plantes, cataplasmes d'argile, bains tièdes à la menthe pour désinfecter la plaie. La balafre brûlait encore, dehors comme dedans.

Les guérisseurs voyaient bien que la blessure ne s'arrêtait pas à la peau. Ils lui proposèrent des exercices de méditation et de respiration. Kaeden les regarda comme s'ils lui avaient proposé de tricoter.

Les premiers jours, il tint trois respirations avant de se lever pour aller frapper un arbre. Puis cinq. Puis dix. Au bout d'une semaine, il réussit à rester assis une heure entière sans penser à rien, et il en fut si fier qu'il le raconta à tout le monde, ce qui ruina un peu l'exercice.

Eryndor

Eryndor était un petit homme sec, le genre que Kaeden aurait pu soulever d'une main. Il était guérisseur, et il enseignait aussi un art du combat que personne à Kildraga ne pratiquait plus que lui. Un matin, il vint chercher Kaeden dans la cour.

"Frappe-moi," dit-il.

Kaeden haussa les épaules et frappa. Il frappa dans le vide. Eryndor était à côté, les mains derrière le dos, et il n'avait pas eu l'air de bouger.

Kaeden comprit en le voyant faire. Chaque geste d'Eryndor était un cours magistral. Pas de force. Pas de bruit. Juste une précision qui faisait paraître Kaeden aussi gracieux qu'un bœuf dans un magasin de porcelaine.

"La puissance de tes coups tient autant à la maîtrise qu'à la force brute," dit Eryndor en esquivant un nouveau coup avec une facilité insultante. "Parfois, retenir son arme est plus difficile que de l'abattre."

Kaeden, essoufflé, les mains sur les genoux, le regarda. "C'est la chose la plus conne que j'aie jamais entendue."

Eryndor sourit. "Essaie quand même."

Il essaya. Pendant des semaines, chaque matin, dans la cour. Les gestes du combat, accompagnés de respirations lentes, devenaient une sorte de danse, et Kaeden y retrouva un équilibre qu'il croyait perdu à Pédophilium. L'après-midi, les habitants venaient lui confier leurs petits soucis : une chèvre perdue, un champ infesté de rats, un enfant égaré dans les bois. Chaque bête ramenée, chaque enfant retrouvé lui donnait le sentiment de servir à quelque chose sans avoir à cogner.

La Chapelle

Pendant ce temps, Orinis marchait. Il ne savait pas où. Il s'en foutait.

Le monde autour de lui était un dessin au fusain, gris, sale, sans profondeur. Les terres qu'il traversait ressemblaient à son esprit : dévastées, stériles, vidées de tout ce qui aurait pu y pousser. Il traversa des villages détruits, des champs calcinés, des morts que personne n'avait enterrés.

Il tuait les créatures qui croisaient son chemin. Pas par nécessité. Par besoin. Chaque coup de lame était un cri qu'il ne s'autorisait pas à pousser. Mais la rage ne guérit rien. Elle donne juste l'illusion qu'on agit.

Gaiana le suivait. Parfois il la voyait marcher à côté de lui, du coin de l'œil, et quand il tournait la tête, il n'y avait personne.

Une nuit, il campa dans les ruines d'une chapelle abandonnée. Le toit s'était effondré depuis longtemps, et les étoiles regardaient l'autel brisé.

"Pourquoi ?" demanda-t-il au vide.

Le vide ne répondit pas. Mais Gaiana, si.

Elle était là. Assise sur l'autel brisé, les jambes ballant dans le vide, exactement comme elle s'asseyait au bord de la rivière à Ravensbrug. Belle. Intacte. Irréelle. Son visage était d'une tristesse immense, comme un reproche muet.

"Pourquoi te laisses-tu consumer ainsi, Orinis ?"

"Tu m'as abandonné !" Sa voix craqua. "C'est à cause de Kaeden ! Il a failli, et c'est toi qui as payé. Qu'est-ce que tu veux que je fasse, à part te venger ?"

"Arrête."

"Arrête quoi ?"

"D'avoir mal comme si c'était la seule chose que tu sais faire."

Puis elle ne fut plus là. Son cri résonna entre les murs vides et se perdit dans la nuit. Orinis comprit jusqu'où sa folie l'avait mené. Il se laissa glisser au sol, le dos contre l'autel, et il pleura de rage et de désespoir jusqu'à l'aube.

Thaldrik

À Kildraga, Kaeden était presque rétabli quand les guérisseurs lui confièrent une mission : des bandits avaient enlevé un groupe de villageois dans les montagnes voisines.

Sur le chemin, il croisa Thaldrik. Thaldrik vivait si haut dans la montagne qu'il avait sans doute oublié à quoi ressemblait un autre être humain. Un berger. Des chèvres. Un silence absolu. Il regarda la balafre de Kaeden un long moment, puis il lui fit signe de le suivre.

Il le mena jusqu'à une cascade sans dire un mot. L'eau tombait d'une falaise dans un bassin si clair qu'on voyait chaque caillou au fond, chaque rayon de lumière brisé en arc-en-ciel.

"L'eau," dit Thaldrik. Et il se tut.

Kaeden attendit la suite. Il n'y eut pas de suite.

"C'est tout ? « L'eau » ?"

Thaldrik haussa les épaules. "Elle traverse les rochers. Elle traverse la boue. Elle arrive ici. Pure." Un silence. "Sois comme l'eau. Ne laisse pas la haine te changer en boue."

Kaeden ne comprit pas. Pas tout de suite. Mais les mots s'accrochèrent quelque part dans sa tête, comme un hameçon qui attend le bon moment pour tirer.

Le lendemain, il trouva les bandits. Il n'eut même pas besoin de lever son marteau. Il s'avança vers eux, l'armure rougeoyante, la balafre en travers du visage, et il resta simplement là, à respirer lentement comme Eryndor le lui avait appris. Les bandits regardèrent l'homme, l'armure, le marteau, et ils abandonnèrent leurs otages et leur butin en courant.

Il ramena les villageois sains et saufs à Kildraga. Ce soir-là, seul dans sa chambre, il posa la main sur sa cicatrice. Elle ne brûlait plus. Elle picotait, comme un rappel.

Il pensa à Orinis. À la rage dans ses yeux. Au bruit de la lame sur sa joue.

Il pensa à Gaiana. À son sourire. À la flamme.

Et il comprit que la guérison du corps était facile. C'était l'autre guérison qui prendrait du temps.

Le Départ

La quête du SPN restait inachevée. Malgré ses blessures et ses pertes, il restait un combattant, et il avait une destinée à accomplir. Il gardait aussi, sans le dire à personne, l'espoir qu'Orinis retrouverait un jour la lumière.

Il repensa aux Gardiennes d'Ashverne et à leur cheffe, Zéla. Ces guerrières farouches avaient un savoir ancien, et elles accepteraient peut-être de l'aider à reprendre la quête, malgré l'affront qu'ils leur avaient fait à Lunaris. Ou elles le tueraient. Avec Zéla, on ne savait jamais.

Il partit à l'aube. Le voyage serait long, et il savait qu'il devrait affronter en chemin le souvenir de Gaiana et la trahison d'Orinis. Mais pour la première fois depuis Pédophilium, il marchait vers quelque chose, et non plus loin de quelque chose.

Fin du chapitre XXIII